Journal d'un caféïnomane insomniaque
lundi octobre 19th 2026

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Les Instincts pervers – Bruce Morgan (strictement réservé aux adultes !)

Pornographie : nom féminin (du grec purnê, prostituée, et graphein, écrire). Obscénité en matière littéraire ou artistique.

Perversion : nom féminin (du latin perversio, renversement). Changement du bien en mal ; corruption : la perversion des mœurs.

Perversité : nom féminin. Méchanceté, dépravation. // Action perverse.

Le Petit Larousse illustré 1975.

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La tétralogie des Instincts pervers est composée d’une suite de quatre romans graphiques signés Bruce Morgan, extrêmement pornographiques et strictement réservés à un public adulte, consentant et très averti. Il n’y a pas de place aux tabous, et l’ancrage réaliste, au plus près du quotidien, rend la projection facile et l’identification aux personnages potentiellement dangereuses pour les personnes fragiles, sensibles ou non-averties.

Ceci étant posé, pourquoi chroniquer cette œuvre si elle est aussi violente et outrageante que précisé plus haut ? À vrai dire, comme souvent, elle est un miroir – quoique datant d’une vingtaine d’années – de notre réel ; cette œuvre nous questionne sans concession sur notre rapport à la sexualité et au tabou, que nous soyons femme ou homme (désolé, les radiateurs ascendant chèvre sont ici discriminés, miskine). Lire Les Instincts pervers après les vagues #metoo et #Balancetonporc, ou les affaires Gisèle Pélicot et Epstein (toutes choses égales par ailleurs) accentue le malaise éprouvé et remue le lecteur jusqu’au fond des tripes – à la condition que ce dernier (cette dernière) ne soit pas qu’un vulgaire branleur assouvissant son amour de la veuve poignet (il n’y a aucun jugement moral dans ce précédent propos, juste le goût de la formule qui fait mouche).

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Les Instincts pervers mettent en scène Sylvie, très jeune femme vivant avec son frère Jérôme chez leur oncle, qui les a recueillis après le décès accidentel de leurs parents, et Valérie, une toute jeune institutrice. Le tome 1, L’Esclave sexuelle, débute dans le Berry, dans la ferme où vivent Sylvie et sa famille. Le départ prochain de Jérôme pour étudier à Paris dévoile la nature particulière de la relation que sa sœur entretient avec lui. Une fois parti, Sylvie est surprise par son oncle dans une situation intime que la morale bourgeoise réprouve, et qui va bouleverser leurs rapports. Fuyant le Berry, Sylvie retrouve son frère, qui s’est entre temps installé avec son amie, et elle s’emploie à chercher un travail.

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Le deuxième tome, L’Institutrice, nous présente Valérie, jeune professeur des écoles parachutée loin des siens, dans un village des Pyrénées, où elle ne connaît personne. Elle est la narratrice de sa propre histoire, se confessant dans une lettre adressée à un magazine érotique qui rappelle Union. Une rencontre fortuite avec un grand acteur chamboule sa vie au plus profond d’elle-même. Valérie se dévoile et dévoile jusqu’où ses fantasmes la poussent, jusqu’à s’offrir comme esclave à un mâle inconnu via un site d’annonces spécialisées.

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Nous retrouvons Valérie dans le tome 3, La Revanche, dans le Berry, où elle s’apprête à passer les vacances scolaires à la ferme, es qualité d’esclave sexuelle, chez l’oncle de Sylvie et Jérôme. Cette dernière, après avoir subi quelques avanies parisiennes d’une surprenante perversité, rentre au bercail prendre sa revanche sur la vie et Valérie, qu’elle ne connaît pourtant pas.

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Enfin, le tome 4, La Vicieuse, dévoile la nature réelle de Valérie, qui après une tentative échouée de relation « normale » avec un de ses jeunes collègues instituteur, s’épanouit dans l’avilissement qu’elle subit volontairement, en son âme et conscience.

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Nous n’avons volontairement rien écrit de concret sur ce que vivent Sylvie et Valérie. Il nous semble que leur histoire donne à réfléchir sur le rapport de la société à la sexualité – notamment féminine – et à l’intime, et sur les relations femmes / hommes, dans une époque de prétendue liberté sexuelle fracassée par un ressac de moralisme et de pudibonderie assez paradoxal. En effet, d’un côté tout est sexualisé dès le plus jeune âge à travers les publicités, les séries, les fringues, la télé pseudo-réalité et autres conneries dont la société merdiatique nous abreuve à longueur de journées ; et de l’autre, la moraline religieuse, un certain féminisme castrateur et la pudibonderie bourgeoise étouffe toute pulsion érotique et tuent littéralement l’amour.

Ainsi le 17 juillet 2026, Jean-Paul Brighelli publiait un article intitulé « L’Ordre moral est de retour » sur le site de la revue Causeur, après que des soirées libertines privées, sises en un lieu privé et dans lesquelles ces dames ni ces messieurs n’étaient rémunérés pour leur prestation (autrement dit, ces salopes et ces porcs s’envoyaient en l’air pour le plaisir, vous vous rendez compte, ma bonne dame!) ont été interdites par le Préfet de police de Paris pour « trouble potentiel à l’ordre public » (en quoi ?) et arguant que ces gangs bangs seraient « une atteinte à la dignité humaine » !!! On croit rêver ! De quoi je me mêle, sans déconner ? Et le droit à la vie privée ? À une sexualité privée ? À disposer de son corps dans le cadre légal ? Le gang bang, pas plus que la partouze, le BDSM ou les pratiques homosexuelles, ne sont illégaux. Comme disaient justement les Inconnus, chacun fait ce qui veut avec son cul, cela ne nous regarde pas. Et Brighelli de poursuivre en rappelant que « la loi, encore heureux, n’interdit pas les plaisirs privés ».

Nous vivons dans une société dans laquelle l’ultra-érotisation publicitaire se cogne à une néo-pudibonderie qui voudrait formaliser le consentement dans tout acte de toute relation sexuelle. Ça ressemble à une définition de l’enfer pour des jeunes en construction, tiraillés entre des injonctions contradictoires, entre la crainte de la mauvaise image ou du bad buzz décuplée par les infects réseaux asociaux et celle de la police des mœurs pour un simple baiser volé… Les Instincts pervers nous rappellent que la vie sexuelle appartient à l’intimité de chacun, et que la société n’a pas à s’en mêler dès lors que les personnes sont sexuellement majeures. En France, on lynche médiatiquement sur des faits supposés, non-prouvés et régulièrement prescrits, détruisant sans vergogne des réputations et des carrières, et parallèlement, on trouve des excuses à des violeurs sous prétexte que « ce n’est pas leur culture », « qu’ils n’ont pas codes » et je ne sais quelle autre gauchiasserie criminelle… Un deux poids deux mesures tout à fait insupportable. Il faut revenir à la raison : si vous vous faites agresser sexuellement, quelque soit la gravité de l’atteinte, vous portez plainte et procédez à un constat médico-légal. Il n’y a rien d’autre à faire. Votre agresseur présumé sera entendu et jugé dans un procès contradictoire où il pourra être défendu et faire valoir ses arguments. Cela s’appelle la justice, et cela évite l’arbitraire dont rêvent un certain nombre de soi-disant progressistes, soi-disant féministes et soi-disant démocrates. Des Tartufes.

Les Instincts pervers interrogent donc : avoir une sexualité extra-ordinaire (au sens propre du terme), dévoyée, perverse, mais consentie et assumée, est-il condamnable ? légalement ? moralement ? par qui ? au nom de quoi ? En quoi cela regarde-t-il la société (très friande de Schadenfreude, de joie triste, quand il s’agit de lyncher, au hasard et par exemple, Patrick Bruel – que je n’apprécie en rien, et c’est une litote – sans la moindre preuve) et la représentation politique ? Quelles convictions philosophiques, éthiques, morales ou religieuses personnelles justifient de condamner légalement ce qui vous déplaît ? La Liberté prime votre petite moraline merdique dès lors que le trouble à l’ordre public n’est pas constitué (il ne l’est pas dans le cas évoqué ci-dessus par Brighelli). Le droit à la vie privée est ce qui caractérise un régime libre. Le totalitarisme se définit par l’abolition de cette frontière sacrée entre vie privée et vie publique. Comme le notait le sociologue Dominique Wolton il y a quelques années, « […] On sait qu’en démocratie la liberté est fondée sur le principe absolu que la vie privée doit, normalement (sauf circonstances exceptionnelles), être soustraite au contrôle de la société ou de la puissance publique (Big Brother) ; or l’hygiénisme tend invinciblement à placer les comportements individuels sous l’emprise du corps social, avec d’autant moins de scrupules que « c’est pour la bonne cause ». » Le droit sacré à la vie privée, voilà ce que nous sommes en train de sacrifier sur l’autel de la connerie progressiste bas du front.

Les Instincts pervers rappellent ici le chef d’œuvre de Georges Pichard, Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope, qui attaque violemment la moraline bourgeoise et l’hypocrisie religieuse – et la moraline bobo et néo-religieuse – dans un roman graphique resté longtemps sous le manteau. Pichard y montre comment société et religion jouent de concert pour pervertir des âmes innocentes et les condamner à l’enfer sur terre, se montrant finalement bien plus amorales et immorales que la nymphomanie.

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Voici donc quelques réflexions inspirées par la lecture des Instincts pervers confrontée à l’actualité et à l’atmosphère fortement viciée du temps. Cette œuvre ne me laisse pas indifférent, moralement parlant, mais sans doute n’est-ce que de la branlette intellectuelle…

Spud Begbie

Bruce Morgan, Les Instincts pervers :

Tome 1 L’Esclave sexuelle, Dynamite, [2004] 2012, collection Outrage, 308 p.

Tome 2 L’Institutrice, Dynamite, 2007, collection Outrage, 408 p.

Tome 3 La Revanche, Dynamite, 2004, collection Outrage, 209 p.

Tome 4 La Vicieuse, Dynamite, [2007] 2012, collection Outrage, 248 p.

Strictement réservé aux adultes – Public averti

Ab hinc… 410

« Si la démocratie commence comme un mécanisme de contrôle du pouvoir gouvernemental, elle se transforme rapidement et inexorablement en quelque chose de tout à fait différent : une culture du vol systématique. […]

Pire encore, comme les gens sont, en moyenne, pas très intelligents, l’échelle de déprédation à la disposition de la classe politique dépasse de loin le saccage dément qui est ouvert à l’examen public. Le pillage de l’avenir, par la dévaluation de la monnaie, l’accumulation de la dette, la destruction de la croissance et le retard techno-industriel, est particulièrement facile à dissimuler et donc très populaire. La démocratie est essentiellement tragique parce qu’elle fournit à la population une arme pour se détruire, une arme toujours saisie avec empressement et utilisée [je souligne]. Personne ne dit jamais « non » à la gratuité. Presque personne ne voit même qu’il n’y a pas de gratuité. La ruine culturelle totale est la conclusion nécessaire. » – Nick Land

Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle – Yoann Nabat

« Si, pour vous faire rendre les armes, les idoles des faussaires vous proposent un peu plus de sécurité en échange d’un peu moins de liberté, refusez poliment.
Si elles vous offrent un peu plus de commodité et de facilité en échange d’un peu moins de savoir et de connaissance, souriez aimablement.
Si elles vous proposent un peu plus de prospérité contre un peu moins d’esprit critique sur la prospérité, riez franchement. »

Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne. Petit manuel de combat pour temps de désarroi, Propos 247.

En quelque 200 pages serrées, pragmatiques, efficientes, Yoann Nabat, maître de conférence à l’université de Bordeaux-Montaigne, brosse dans un essai roboratif l’histoire de la surveillance et du fichage politique et policier, avant de proposer un état des lieux saisissant de l’existant en 2026 et d’ouvrir avec des propositions visant à concilier liberté et sûreté (qu’il distingue de la sécurité). Le résultat est aussi impressionnant qu’inquiétant, et pourtant, ne paraît pas surprenant…

Entre 2009 et aujourd’hui, la France est passée d’une cinquantaine de fichiers à plus de 100. Seuls 20 petits % de ces fichiers sont soumis au contrôle démocratique via la représentation nationale (Assemblée nationale et Sénat) ; le reste dépend d’ordonnances gouvernementales ou des administrations centrales (avec régularisation a posteriori). Et tout le monde, délinquant, criminel ou non, est potentiellement fiché : il suffit d’une fréquentation, d’une présence à une manifestation… Étonnant, non ?

Au nom de la sécurité, on nous enlèvera, petit à petit, tout doucement, effeuillage policier, nos libertés concrètes. Toutes les informations collectées à des fins pas toujours clairement définies sont censées être sécurisées, et leur accès restreint aux seules services et personnes dûment habilités. L’actualité de l’été 2026 et ses multiples vols de données sur les serveurs nationaux montrent sans conteste possible ce qu’il en est en réalité. De plus en plus, des opposants politiques subissent des persécutions judiciaires ou administratives (et des campagnes de dénigrement médiatiques) sans motif autre que leurs opinions politiques (procédures bâillon, suppression de comptes bancaires en toute illégalité, voire assignation à résidence et comptes bloqués sans décision de justice préalable, ni débat contradictoire, ni possibilité de recours… Jacques Baud, quoi que nous pensions de ses analyses sur le conflit russo-ukrainien est dans cette situation, par exemple. De deux choses l’une, soit il a commis des actes contraires à la législation, et donc procès, débat contradictoire et condamnation éventuelle ; soit ce n’est pas le cas, et nous sommes dans l’arbitraire le plus total1).

À l’aube de comices politiciens qui s’annoncent tragiquement en décalage avec le réel, la fuite en avant autoritaire de nos dirigeants d’extrême centre européistes – qui voient leur pouvoir (et les privilèges afférents) leur échapper en dépit de leurs mensonges réitérés et de leurs promesses (qui n’engagent que ceux qui les écoutent, comme nous l’a appris en son temps Charles Pasqua) non tenues – prend un tour de plus en plus inquiétant. La tragicomédie covidique en pilote de la saison, il est à craindre que toute opinion critique, aussi fondée et légitime soit-elle, soit marginalisée voire criminalisée, la raison en étant l’argument d’autorité (les z-élites savent, elles, contrairement à la France d’en bas, à ceux qui ne sont rien, aux squatteurs de ronds-points à gilet jaune et autre Français moyen) : « l’objectivité affichée [par la rhétorique politique] devient un argument pour marginaliser le débat démocratique car contester l’outil [les fichiers et logiciels afférents – ndr] reviendrait à rejeter la science ou la raison » (pp. 140-141). Ici, Yoann Nabat met le doigt sur le nœud du problème : la délégitimisation des divergents, des rebelles, des non-alignés, des sceptiques, bref, des opposants, au nom bien entendu de la liberté, de la démocratie et de la sécurité. Toute opinion iconoclaste ou estimée dangereuse, fondée ou non, sera taxée d’irresponsabilité, d’irrationalité, de déraison, de fausseté, de populiste, de facho (ce terme galvaudé ne signifiant aujourd’hui rien de plus que l’incapacité intellectuelle de ceux qui l’utilisent à débattre de manière argumentée et civilisée) ou je ne sais quoi encore… Bref, il s’agit de tuer le débat dans l’œuf ; or, sans débat, pas de démocratie.

L’essai de Yoann Nabat est salutaire en ce sens. Accessible, clair, sérieux, il est aussi didactique et pédagogique. Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. Si le fichage est évidemment – et personne ne le nie – un outil nécessaire à la sûreté et aux tâches inhérentes de basse police, son abus (ses abus) constitue un outil totalitaire d’une efficacité redoutable.

À bon entendeur…

Philippe Rubempré

Yoann Nabat, Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle, Éditions Divergences, 2026, 193 p.

1Divulgâchis à l’attention des censeurs : je ne suis pas pro-russe, ni complotiste ; je ne suis encarté nulle part et je n’ai pas l’intention de renverser un quelconque gouvernement demain. Bisous.

Lectures septembre

  1. Robinsonne La Naufragée – Éric Maltaite
  2. Survivre – Jean-François Deniau
  3. Giovanissima #2 – Giovanna Casotto
  4. Les Mémoires d’un chat – Hiro Arikawa
  5. Hot Moms – Rebecca
  6. Stay free – Patrice Jean
  7. Girl next door – Mapp
  8. Si Maman me voyait ! – San-Antonio
  9. La Rébellion est-elle passée à droite ? – Pablo Stefanoni
  10. Degenerate Housewives – Rebecca
  11. Les Périphériques – Jean-Philippe Blondel
  12. C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien
  13. Chambre 121 (L’intégrale) – Igor & Boccère

Sanctuaires – Abel Quentin

L’intelligence artificielle (IA), et particulièrement l’IA générative (IAG), envahit de plus en plus notre quotidien. Envahit car il s’agit bien d’une invasion : nous n’avons rien demandé ; nous subissons une véritable submersion. D’ores et déjà, les plus paresseux, les plus roublards, les plus hypocrites renforcent la cohorte des bénis oui-oui du progressisme technolâtre bêlant hurlant au génie. Ils sont aux anges les petits chéris à l’intelligence grand-remplacée par la machine, sacrifiant leur (peu de) dignité naturelle aux géants de la tech qui ne voient en eux que vaches à lait et moutons à tondre. Il devient inutile à ce stade de préciser que je suis pour le moins technosceptique, considérant avec Sylvain Tesson que « la technique procure ce qu’il faut [et que] la technologie procure ce dont on ignore avoir besoin. » L’IAG ou non appartient d’évidence à la seconde catégorie – ou j’ai rêvé une bonne quarantaine d’années de ma vie…

Comment réagir face à cette agression quand nous sommes attachés à l’humain et aux vraies relations, à la création, à l’art, à la littérature… Voilà le sujet du pamphlet d’Abel Quentin, Sanctuaires, un bijou d’érudition et d’ironie qui, loin de se contenter du sarcasme facile et de la leçon de maintien à peu de frais, s’échine avec la mauvaise foi – assumée – du pamphlétaire à démonter les discours dithyrambiques quant aux IA, et notamment celles dites génératives.

Dans un essai en six points, jouant avec l’archétype technolâtre Michel Super, né pour la circonstance, Abel Quentin explore sans tabou les tenants et les aboutissants des IAG, sans voile pudique, épluchant, décortiquant, analysant les discours de leurs producteurs et défenseurs, évaluant et projetant les dégâts, les conséquences catastrophiques, voire cataclysmiques, de la morbide révolution en cours sur la création artistique, l’école, la littérature, et, absolument (au sens fort) plus inquiétant, sur l’être humain, son cerveau, le développement des enfants et adolescents. Ici, nous plongeons dans le cynisme le plus décomplexé et sans vergogne des promoteurs des IAG, qui – bien informés, et pour cause – sont les premiers à s’en prémunir et à protéger leurs enfants (en les envoyant dans des écoles sans téléphone ni ordinateur, par exemple).

Abel Quentin alerte et nous invite à réagir avant qu’il ne soit trop tard (s’il n’est pas déjà trop tard…). Dans une dernière partie intitulée « Des barrages contre le Pacifique » (en référence explicite au seul et unique bon roman de Marguerite Duras), l’auteur se fait force de propositions et ouvre des perspectives concrètes et pragmatiques pour résister efficacement à l’invasion des IAG. Et de citer, entre autres, les actions d’associations comme la Quadrature du Net ou les réflexions et conférences d’un philosophe majeur comme Éric Sadin, en pointe sur ces questions.

Quentin ne se résume donc pas à un râleur réac et rétrograde, comme les Michel Super de la technolâtrie lobotomisée peuvent le penser. Outre le fait qu’il est (bon) romancier – Le Voyant d’Étampes et Cabane, ses deuxième et troisième romans, appartiennent à ce que la littérature française contemporaine produit de plus pertinent tant sur le plan littéraire que sur le fond des choses –, l’auteur se montre à l’écoute du monde et lucide quant à la domestication technologique de l’homme, à la suite du Bernanos de La France contre les robots, de Jacques Ellul, Hans Jonas et quelques autres. Laissons-lui le mot de la fin :

« […] la croissance de l’intelligence artificielle générative est fondée sur la boulimie en énergie et en ressources. Le modèle qui veut la répandre partout est condamné par les contraintes du monde physique, qui déjà se rappellent à notre bon souvenir. Bâti sur la performance et le court terme, il est celui du XXe siècle, de la « grande accélération ». Le modèle ancien ne connaît qu’un seul rythme : la marche forcée, et un seul langage : la foi béate. Il ne tolère aucune diversité et condamne aux marges l’individu ou la communauté qui se tient à l’écart du festin [je souligne]. […] À terme, il fragilisera les sociétés qui s’y conforment aveuglément. »

Abel Quentin, op. cit., pp. 15-16.

Philippe Rubempré

Abel Quentin, Sanctuaires. Résister à l’invasion de l’IA générative, Éditions de l’Observatoire, 2026, 360 p.

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