Introït
On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.
E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.
Underdog – Bruno Marsan
« « Qu’attendez-vous de la vie ? »
B.Marsan, op.cit.
[…]
« Je ne veux pas espérer, en ce qui me concerne, ni rêver, je veux vivre, pleinement, ce que je mérite, sans rien regretter. » »

Le premier roman de Bruno Marsan, Underdog, redonne espoir en la littérature française. Il met en scène l’ascension de Richard, orphelin de mère et dont le père est devenu quelque peu bredin, élevé par sa grand-mère maternelle considérée comme la sorcière de son village béarnais. Le parcours de Richard se tricote savamment avec celui de Sylvester Stallone – dont le héros s’est épris après visionnage de Rocky au lycée –, nous livrant ainsi un double et trouble roman d’apprentissage.
Trouble en ce sens que rien n’est manichéen dans ces vies, rien n’est donné, rien n’est facile ; tout est arraché au prix de la sueur, des larmes et parfois du sang. Rien d’apitoyant ou de misérabiliste non plus, n’en déplaise aux faux généreux et vrais donneurs de leçons planqués derrière les digicodes de leurs quartiers privilégiés de mondialistes heureux. Ici la lutte, le struggle for life, n’est pas idéologisée façon lutte des classes sauce Marx, ou sauce criminelle selon ses héritiers. Ici, la lutte est âpre ; elle se cogne à la réalité ; elle voit ce qu’elle voit – et dit ce qu’elle voit. Le réel et ses conséquences s’exposent sans veulerie ni moraline.
Underdog, le moins que rien, celui qui a tout à prouver et dont personne n’attend rien de bon, est un titre judicieusement choisi. Les outsiders que sont Richard et Stallone – Rocky nous offrent (car c’est un cadeau précieux à l’heure du prête-à-penser numérique) de relativiser nos jugements à l’emporte-pièce. Nous apprenons d’autre part que rien n’est perdu, jamais : Stallone, né handicapé et pauvre, galérant des années avant de percer pour mieux chuter ; Richard, issu d’un milieu très modeste, exerçant toutes sortes de petits jobs, de ferrailleur chez des gitans à aide-soignant en Ehpad ou factotum dans un hôtel, tributaire d’une rencontre et de sa capacité à saisir le kairos, l’opportunité…
En outre, Underdog se pose en miroir de notre société et de l’état d’esprit autruchien ambiant. Ce roman respire et transpire l’air du temps, souvent dégradé, non pour autant désespéré. C’est l’apocalypse de la social-démocratie telle que nous la vivons depuis une cinquantaine d’années, le puissant et intransigeant révélateur de ses échecs, de ses faiblesses, de ses lâchetés… et de ses desseins et destins lumineux à l’image de Richard ou de Fouzia, camarade de lycée qui s’en sort brillamment après avoir essuyé les affres d’un milieu social pauvre et non-porteur, puis les préjugés de cette gauche à la fausse bienveillance, incapable de (conce)voir les immigrés (ou personnes d’origine) autrement que comme des victimes, ou pire, des enfants, à protéger.
En bref, un grand premier roman. Une lecture frappante comme un uppercut de Rocky. Une plume racée. Une histoire apocalyptique, au sens propre du terme. Un lecteur transformé.
Philippe Rubempré
Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, Collection L’indéFINIE, 2026, 575 p.
Le Désert de nous-mêmes – Éric Sadin

Sous-titré « Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », le dernier essai du philosophe Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, se propose d’analyser et d’interpréter les conséquences civilisationnelles et anthropologiques de « l’intelligence artificielle », en particulier celle dite « générative ». Un travail sourcé, argumenté, étayé, et… effrayant !
« Pour la première fois depuis plus d’un siècle, la balance entre, d’un côté, l’épreuve de la dépossession et, de l’autre, le contentement de tirer avantage de tant de nouveautés, s’inversait définitivement. Pour ne plus voir, au long des pratiques quotidiennes, qui ne cesseront de gagner en importance, que de seuls privilèges et se moquer des dérèglements existentiels induits – au point d’en vouloir toujours plus. »
Éric Sadin, op. cit., p. 21.
À l’heure de l’explosion des IA et de leur généralisation exponentielle à tous les domaines de la vie, il est indispensable de lire Éric Sadin. Nul n’est censé ignorer les conséquences de l’emballement mortifère en marche.
Philippe Rubempré
Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, Éditions L’Échappée, 2025, 263 p., 19 euros.
Lectures février

- Barbara et les nouvelles Vénus – Alex Varenne & Barabara Amorosa
- Les Orphelins stellaires #1 La Menace ancestrale – Pierric Guittaut
- L’Île de la débauche – Pylate
- CoquinNet #1 Drônes de filles – Frans Mensink
- Antimanuel de littérature – François Bégaudeau
- CoquinNet #2 Lucinage sur la toile – Frans Mensink
- Kiff #4 Belles & insatiables – Max Sulfur
- La Tentation – Axel
- Le Prix de l’amour – Axel
- La Belle Éplorée et autres histoires – Leone Frollo
- Imaginaire – Horacio Altuna
- Le Bavard – Baciliero
- Femmes fatales – Max & Mique Beltran
- Les Miscellanées de Jean-Philippe Jaworski
- Anita – Guido Crepax
- À Corde et à cri – Philippe Colin-Olivier
- L’Art de la Joie – Goliarda Sapienza
- Passion interdite – Fara & Brolli
- Le Retour des Ménagères – Armas
- L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun – Éric Sadin
- L’Été noir – Jean-Claude Claeys
- À poêle, les ménagères ! – Armas
- La Mouche qui se lavait les mains dans un verre d’eau – François Cérésa
- Les Calendes de septembre – Anne de Leseleuc
- L’Amour-propre ne le reste jamais très longtemps – Martin Veyron
- Je suis une Légende – Richard Matheson
- Teens at play – Rebecca
- Amok – Marcello & Grecchi
- Les Héros – Thomas Carlyle
- Orbitor – Mircea Cartarescu
- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes – Pablo Servigne, Raphaël Stevens
- La Nuit barbare – Marcello & Jean Ollivier
Rouler sous les étoiles – Paul Ginabat

Diplôme en poche et avant de passer le concours du barreau, Paul Ginabat, la vingtaine, décide de partir faire un tour d’Europe, dans la tradition des grands tours de la jeunesse aristocratique des XVIIIe et XIXe siècles, seul, à vélo et en hiver. Pas plus sportif de haut niveau que baroudeur de prime abord, mais une inextinguible soif d’ailleurs, de décentrage, de rencontres inattendues. Ginabat laisse donc famille, amis et petite amie et s’en va Rouler sous les étoiles, sur les traces de Sylvain Tesson, référence récurrente, et de son ami Valentin Schirmer, qui entreprit un périple similaire dans une France enkystée par la pangolinite aiguë.
Encore un récit de voyage me direz-vous ; encore un Parisien qui découvre qu’il existe un univers une fois le périphérique franchi… et bien non. L’auteur, loin de la caricature du bobo hidalguiste, est équilibré, un étudiant « classique ». Mais un jeune ayant le goût du dépassement de soi, des rencontres humaines et, sans doute est-ce lié à sa foi catholique, en quête d’un absolu impossible à atteindre dans le chaudron infernal du Paris contemporain, tant comme le soulignait Bernanos, la modernité « est une conspiration contre toute forme de vie intérieure ». Sclérosée par les algorithmes. Mitard numérique. Geôle plus efficace que le QHS1 d’Alcatraz.
Paul Ginabat nous invite donc à Rouler sous les étoiles à ses côtés, à respirer l’air frais de l’hiver et de la liberté sur les routes européennes. Bien équipé – il vous livre ses conseils en annexe –, départ de Paris en octobre 2021 pour un retour en mars 2022 après avoir pédalé Nord, puis Sud : Belgique, Allemagne, Danemark, Suède, Pologne, Pays baltes, Finlande, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Italie et Suisse. Six mois sur les routes pluvieuses ou enneigées ; six mois de rencontres diverses, parfois improbables, au hasard des couchsurfing2 et des abordages spontanés, montrant des Européens souvent accueillants, généreux, certains paumés, d’autres exaltés, parfois bizarres, plus rarement dangereux.
Au fil de ces rencontres sous les étoiles s’esquisse un tableau humain de l’Europe, loin des bruxelleries technocratiques. En creux, se dessine aussi un portrait de la France actuelle, portrait à bien des égards cruel, tant notre pays apparaît dans sa médiocrité descendante, conséquence de sa lâcheté et de sa vanité, de son refus de combattre, d’affirmer et de défendre ses principes, de sa manie de se poser en donneur de leçon et de ne jamais assumer quoi que ce soit, préférant rejeter la faute sur d’autres (Bruxelles, l’immigration, la finance, que sais-je…). Fuite en avant dont le macronisme déclinant aura été l’ultime catalyseur avant… Réponse en 20273 ???
Lire Ginabat, c’est s’ouvrir sur une Europe plus bandante que celle de la Commission ; c’est partager une aventure joyeuse et spirituelle ; c’est s’offrir une grande bouffée d’espérance ; c’est s’autoriser à entrevoir un futur commun pour les Européens. C’est enfin, navigant au fil des rencontres, éprouver cette « solitude [qui] était une jouissance ».
Voyages intérieur et extérieur intimement entrelacés, Rouler sous les étoiles avec Paul Ginabat redonne foi en un avenir possible.
Philippe Rubempré
Paul Ginabat, Rouler sous les étoiles, Éditions La Giberne, 2026, 230 p.
1QHS : Quartier de Haute Sécurité (dans les prisons). L’Alcatraz est une ancienne prison américaine située sur une île de la baie de San Francisco.
2« Le couchsurfing est une pratique d’hébergement gratuit chez l’habitant, permettant de rencontrer des locaux, d’échanger et de découvrir la culture locale de manière authentique et économique. » (généré par I.A.)
3À titre personnel (ce qui n’engage donc que moi, que ce soit écrit et entendu), je n’attends rien de bon de la prochaine élection présidentielle, quels qu’en soient les résultats. Tous pourris ? Je l’ignore, mais cela me semble facile de s’exonérer ainsi de ses responsabilités. Tous impuissants ? Je serai enclin à le croire, compte-tenu de ce que le réel m’envoie quotidiennement à la figure… mais soyons honnête, je ne sais pas.










