Journal d'un caféïnomane insomniaque
samedi mars 14th 2026

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Propaganda – Edward Bernays

« Admettre que le travail des relations publiques constitue une profession à part entière, c’est aussi reconnaître qu’il répond à un idéal et obéit à une éthique. L’idéal est très pragmatique. Il consiste à amener le commanditaire […] à comprendre ce que souhaite l’opinion, et, dans l’autre sens, à expliciter pour l’opinion les objectifs du commanditaire. »

Edward Bernays, op. cit., p. 58.

Ce court essai au titre éloquent a initialement paru aux États-Unis en 1928. Œuvre d’Edward Bernays, neveu (à double titre) de Sigmund Freud, père de la psychanalyse, il est sous-titré « Comment manipuler l’opinion en démocratie ». Est-il besoin d’en dire davantage ?

Après avoir retracé l’histoire de la propagande et défendu dans un plaidoyer pro domo son utilité, voire sa moralité, Bernays entreprend d’en présenter les acteurs, et décline ses applications dans l’entreprise, en politique, dans l’éducation… avant de terminer en en analysant les mécanismes. Son originalité tient en ce qu’il tire profit des sciences sociales, et notamment de la psychanalyse et de la sociologie, se référant ouvertement à la « psychologie des foules » chère au Français Gustave Le Bon.

« La nouvelle profession des relations publiques est née de la complexité croissante de la vie moderne, et de la nécessité concomitante d’expliciter les initiatives d’une partie de la population à d’autres secteurs de la société. Elle trouve son origine dans la dépendance de plus en plus marquée des instances de pouvoir par rapport à l’opinion publique. […] les gouvernements ont besoin de l’assentiment de l’opinion pour que leurs efforts portent leurs fruits, et au reste le gouvernement ne gouverne qu’avec l’accord des gouvernés. […] tout groupe qui entend représenter un concept ou un produit, un courant d’idées majoritaire ou minoritaire, ne réussit que s’il a l’aval de l’opinion. Celle-ci est implicitement associée aux efforts d’envergure. »

E. Bernays, op. cit., pp. 53-54/

Précédé d’une préface éclairante de Normand Baillargeon, cet essai reste d’une actualité cinglante à l’heure des cabinets de conseil et de l’avènement de « l’intelligence » artificielle…

Philippe Rubempré

Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, préface de Normand Baillargeon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Oristelle Bonis, Éditions Zones, 2007.

Ab hinc… 404

« Le rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte fût-elle sans espoir. » – Ernst Jünger

Underdog – Bruno Marsan

« « Qu’attendez-vous de la vie ? »
[…]
« Je ne veux pas espérer, en ce qui me concerne, ni rêver, je veux vivre, pleinement, ce que je mérite, sans rien regretter. » »

B.Marsan, op.cit.


Le premier roman de Bruno Marsan, Underdog, redonne espoir en la littérature française. Il met en scène l’ascension de Richard, orphelin de mère et dont le père est devenu quelque peu bredin, élevé par sa grand-mère maternelle considérée comme la sorcière de son village béarnais. Le parcours de Richard se tricote savamment avec celui de Sylvester Stallone – dont le héros s’est épris après visionnage de Rocky au lycée –, nous livrant ainsi un double et trouble roman d’apprentissage.


Trouble en ce sens que rien n’est manichéen dans ces vies, rien n’est donné, rien n’est facile ; tout est arraché au prix de la sueur, des larmes et parfois du sang. Rien d’apitoyant ou de misérabiliste non plus, n’en déplaise aux faux généreux et vrais donneurs de leçons planqués derrière les digicodes de leurs quartiers privilégiés de mondialistes heureux. Ici la lutte, le struggle for life, n’est pas idéologisée façon lutte des classes sauce Marx, ou sauce criminelle selon ses héritiers. Ici, la lutte est âpre ; elle se cogne à la réalité ; elle voit ce qu’elle voit – et dit ce qu’elle voit. Le réel et ses conséquences s’exposent sans veulerie ni moraline.


Underdog, le moins que rien, celui qui a tout à prouver et dont personne n’attend rien de bon, est un titre judicieusement choisi. Les outsiders que sont Richard et Stallone – Rocky nous offrent (car c’est un cadeau précieux à l’heure du prête-à-penser numérique) de relativiser nos jugements à l’emporte-pièce. Nous apprenons d’autre part que rien n’est perdu, jamais : Stallone, né handicapé et pauvre, galérant des années avant de percer pour mieux chuter ; Richard, issu d’un milieu très modeste, exerçant toutes sortes de petits jobs, de ferrailleur chez des gitans à aide-soignant en Ehpad ou factotum dans un hôtel, tributaire d’une rencontre et de sa capacité à saisir le kairos, l’opportunité…


En outre, Underdog se pose en miroir de notre société et de l’état d’esprit autruchien ambiant. Ce roman respire et transpire l’air du temps, souvent dégradé, non pour autant désespéré. C’est l’apocalypse de la social-démocratie telle que nous la vivons depuis une cinquantaine d’années, le puissant et intransigeant révélateur de ses échecs, de ses faiblesses, de ses lâchetés… et de ses desseins et destins lumineux à l’image de Richard ou de Fouzia, camarade de lycée qui s’en sort brillamment après avoir essuyé les affres d’un milieu social pauvre et non-porteur, puis les préjugés de cette gauche à la fausse bienveillance, incapable de (conce)voir les immigrés (ou personnes d’origine) autrement que comme des victimes, ou pire, des enfants, à protéger.


En bref, un grand premier roman. Une lecture frappante comme un uppercut de Rocky. Une plume racée. Une histoire apocalyptique, au sens propre du terme. Un lecteur transformé.

Philippe Rubempré

Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, Collection L’indéFINIE, 2026, 575 p.

Le Désert de nous-mêmes – Éric Sadin

Sous-titré « Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », le dernier essai du philosophe Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, se propose d’analyser et d’interpréter les conséquences civilisationnelles et anthropologiques de « l’intelligence artificielle », en particulier celle dite « générative ». Un travail sourcé, argumenté, étayé, et… effrayant !

« Pour la première fois depuis plus d’un siècle, la balance entre, d’un côté, l’épreuve de la dépossession et, de l’autre, le contentement de tirer avantage de tant de nouveautés, s’inversait définitivement. Pour ne plus voir, au long des pratiques quotidiennes, qui ne cesseront de gagner en importance, que de seuls privilèges et se moquer des dérèglements existentiels induits – au point d’en vouloir toujours plus. »

Éric Sadin, op. cit., p. 21.

À l’heure de l’explosion des IA et de leur généralisation exponentielle à tous les domaines de la vie, il est indispensable de lire Éric Sadin. Nul n’est censé ignorer les conséquences de l’emballement mortifère en marche.

Philippe Rubempré

Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, Éditions L’Échappée, 2025, 263 p., 19 euros.

Les Tendresses de Zanzibar – Thomas Morales

« L’amitié si exagérément boursouflée par les éclopés, face à l’amour, n’est qu’une mousson dans une vie entière. […] Alors que l’amour tiraille, abâtardit, met à terre, il nous arrache à notre pré carré. »

Thomas Morales, op. cit., p.48.

Avec ce titre singulier, Les Tendresses de Zanzibar, emprunté aux paroles d’une chanson de Paolo Conte, Thomas Morales débarque là où l’on ne l’attendait pas, et réussit son challenge. Monsieur Nostalgie s’octroie une pause dans son travail de chroniqueur pour revenir au roman, mais loin du polar auquel il nous avait habitué, seul ou à quatre mains, pour s’entremettre dans le roman d’amour.

Roman d’amour, roman court, roman tout court. « Quand l’amour s’en va / Adieu tout est fini » stridulait en son temps notre Johnny national… Le narrateur, qui partage avec l’écrivain goûts et couleurs, se souvient et se ressouvient de l’Amour avec un grand A, son Amour, sa femme pendant trente années arrachée à sa vie par la maladie.

Le synopsis est simple ; son développement non-simpliste. De la tendresse, des tendresses, il en transpire à chaque page. Ce souvenir d’un veuf inconsolable résonne aussi comme une déclaration d’amour d’une profondeur insondable. Paysages, lieux, airs, musiques, plats, coquetèles, chaque instant vécu sans Elle La ressuscite dans des ressouvenirs magiques, ces moments incarnés. Ces petits riens qui deviennent presque tout se réverbèrent en miroir au fil de la lecture, comme un contrepoint à notre expérience sensible.

Le premier roman d’amour de Thomas Morales s’offre comme un bijou de tendresse(s), scintillant d’élégance, vif de délicatesse.

Philippe Rubempré

Thomas Morales, Les Tendresses de Zanzibar, Éditions du Rocher, mars 2026, 117 p.

À paraître le 4 mars 2026

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