Introït
On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.
E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.
Ab hinc… 404

« Le rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte fût-elle sans espoir. » – Ernst Jünger
Underdog – Bruno Marsan
« « Qu’attendez-vous de la vie ? »
B.Marsan, op.cit.
[…]
« Je ne veux pas espérer, en ce qui me concerne, ni rêver, je veux vivre, pleinement, ce que je mérite, sans rien regretter. » »

Le premier roman de Bruno Marsan, Underdog, redonne espoir en la littérature française. Il met en scène l’ascension de Richard, orphelin de mère et dont le père est devenu quelque peu bredin, élevé par sa grand-mère maternelle considérée comme la sorcière de son village béarnais. Le parcours de Richard se tricote savamment avec celui de Sylvester Stallone – dont le héros s’est épris après visionnage de Rocky au lycée –, nous livrant ainsi un double et trouble roman d’apprentissage.
Trouble en ce sens que rien n’est manichéen dans ces vies, rien n’est donné, rien n’est facile ; tout est arraché au prix de la sueur, des larmes et parfois du sang. Rien d’apitoyant ou de misérabiliste non plus, n’en déplaise aux faux généreux et vrais donneurs de leçons planqués derrière les digicodes de leurs quartiers privilégiés de mondialistes heureux. Ici la lutte, le struggle for life, n’est pas idéologisée façon lutte des classes sauce Marx, ou sauce criminelle selon ses héritiers. Ici, la lutte est âpre ; elle se cogne à la réalité ; elle voit ce qu’elle voit – et dit ce qu’elle voit. Le réel et ses conséquences s’exposent sans veulerie ni moraline.
Underdog, le moins que rien, celui qui a tout à prouver et dont personne n’attend rien de bon, est un titre judicieusement choisi. Les outsiders que sont Richard et Stallone – Rocky nous offrent (car c’est un cadeau précieux à l’heure du prête-à-penser numérique) de relativiser nos jugements à l’emporte-pièce. Nous apprenons d’autre part que rien n’est perdu, jamais : Stallone, né handicapé et pauvre, galérant des années avant de percer pour mieux chuter ; Richard, issu d’un milieu très modeste, exerçant toutes sortes de petits jobs, de ferrailleur chez des gitans à aide-soignant en Ehpad ou factotum dans un hôtel, tributaire d’une rencontre et de sa capacité à saisir le kairos, l’opportunité…
En outre, Underdog se pose en miroir de notre société et de l’état d’esprit autruchien ambiant. Ce roman respire et transpire l’air du temps, souvent dégradé, non pour autant désespéré. C’est l’apocalypse de la social-démocratie telle que nous la vivons depuis une cinquantaine d’années, le puissant et intransigeant révélateur de ses échecs, de ses faiblesses, de ses lâchetés… et de ses desseins et destins lumineux à l’image de Richard ou de Fouzia, camarade de lycée qui s’en sort brillamment après avoir essuyé les affres d’un milieu social pauvre et non-porteur, puis les préjugés de cette gauche à la fausse bienveillance, incapable de (conce)voir les immigrés (ou personnes d’origine) autrement que comme des victimes, ou pire, des enfants, à protéger.
En bref, un grand premier roman. Une lecture frappante comme un uppercut de Rocky. Une plume racée. Une histoire apocalyptique, au sens propre du terme. Un lecteur transformé.
Philippe Rubempré
Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, Collection L’indéFINIE, 2026, 575 p.
Le Désert de nous-mêmes – Éric Sadin

Sous-titré « Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », le dernier essai du philosophe Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, se propose d’analyser et d’interpréter les conséquences civilisationnelles et anthropologiques de « l’intelligence artificielle », en particulier celle dite « générative ». Un travail sourcé, argumenté, étayé, et… effrayant !
« Pour la première fois depuis plus d’un siècle, la balance entre, d’un côté, l’épreuve de la dépossession et, de l’autre, le contentement de tirer avantage de tant de nouveautés, s’inversait définitivement. Pour ne plus voir, au long des pratiques quotidiennes, qui ne cesseront de gagner en importance, que de seuls privilèges et se moquer des dérèglements existentiels induits – au point d’en vouloir toujours plus. »
Éric Sadin, op. cit., p. 21.
À l’heure de l’explosion des IA et de leur généralisation exponentielle à tous les domaines de la vie, il est indispensable de lire Éric Sadin. Nul n’est censé ignorer les conséquences de l’emballement mortifère en marche.
Philippe Rubempré
Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes, Éditions L’Échappée, 2025, 263 p., 19 euros.
Lectures février

- Barbara et les nouvelles Vénus – Alex Varenne & Barabara Amorosa
- Les Orphelins stellaires #1 La Menace ancestrale – Pierric Guittaut
- L’Île de la débauche – Pylate
- CoquinNet #1 Drônes de filles – Frans Mensink
- Antimanuel de littérature – François Bégaudeau
- CoquinNet #2 Lucinage sur la toile – Frans Mensink
- Kiff #4 Belles & insatiables – Max Sulfur
- La Tentation – Axel
- Le Prix de l’amour – Axel
- La Belle Éplorée et autres histoires – Leone Frollo
- Imaginaire – Horacio Altuna
- Le Bavard – Baciliero
- Femmes fatales – Max & Mique Beltran
- Les Miscellanées de Jean-Philippe Jaworski
- Anita – Guido Crepax
- À Corde et à cri – Philippe Colin-Olivier
- L’Art de la Joie – Goliarda Sapienza
- Passion interdite – Fara & Brolli
- Le Retour des Ménagères – Armas
- L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun – Éric Sadin
- L’Été noir – Jean-Claude Claeys
- À poêle, les ménagères ! – Armas
- La Mouche qui se lavait les mains dans un verre d’eau – François Cérésa
- Les Calendes de septembre – Anne de Leseleuc
- L’Amour-propre ne le reste jamais très longtemps – Martin Veyron
- Je suis une Légende – Richard Matheson
- Teens at play – Rebecca
- Amok – Marcello & Grecchi
- Les Héros – Thomas Carlyle
- Orbitor – Mircea Cartarescu
- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes – Pablo Servigne, Raphaël Stevens
- La Nuit barbare – Marcello & Jean Ollivier










