Introït
On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.
E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.
Douze essais sur la décadence – Julien Freund

Excellente initiative des éditions du Verbe-Haut de réunir ces douze textes inédits de Julien Freund sur la décadence, issus de différentes interventions et contributions du philosophe et sociologue alsacien. En effet, ces textes abordent de façon spiralaire la décadence vue dans sa dimension historique, partant du constat que, comme tout être vivant, les civilisations naissent, croissent, atteignent leur apogée, puis déclinent et disparaissent. « Nous autres, civilisations, savons que nous sommes mortelles » écrivait le poète Paul Valéry dans La Crise de l’esprit, paru en 1919. Partant d’une analyse de l’Empire romain appuyée sur de nombreuses études existantes, de Gibbons à Montesquieu, Freund en vient à constater (ses essais sont composés entre 1975 et 1990) la décadence de la civilisation européenne née avec la Renaissance, sans affect mais comme un fait historique, économique, artistique, militaire… constatable pour qui se donne la peine de jeter bas ses œillères et de « voir ce qu’il voit » (Péguy). Freund établit cela sans pessimisme excessif : de fait, pour le philosophe, il s’agit là du déroulement naturel du cycle civilisationnel, et l’Europe décadente peut renaître sous une autre forme, peut se réinventer et se perpétuer dans une nouvelle civilisation – ou s’abîmer définitivement si l’on n’y prend pas garde, à l’image des grandes civilisations que furent les empires romain, maya, aztèque, inca, l’Égypte pharaonique et autre Hittite, etc.
Lire ces douze essais aujourd’hui, 35 ans après l’écriture du dernier, éclaire la fin de règne macroniste (en fait, sociale-démocrate, telle que nous entendons la démocratie sociale depuis 1945), qui est de facto une crise politique de la démocratie comme totem indépassable, et une crise nationale au sens premier de la Nation, le peuple français étant plus que jamais fracturé. Les divisions apparaissent insurmontables (le sont-elles ? Je l’ignore, mais j’espère bien que non : la France, comme le phénix, renaît toujours de ses cendres) ; la violence latente et la violence tangible qui animent les heures et les jours de cet automne 2026 en attestent s’il en était besoin. Avons-nous raté le coche du sursaut civilisationnel ?
Julien Freund nous offre des clés et des perspectives pour mieux appréhender ce qui advient. Par le travail d’historien honnête et la projection philosophique étayée. À nous de nous saisir de ses réflexions, de comprendre la réalité qu’elles soulignent et de réagir. Freund conclut son essai intitulé La Décadence (1990) par ces mots : « La seule chose qui demeure, c’est que la civilisation est à chaque fois ce que les hommes en font en vertu de leurs croyances, de leurs mœurs et de leurs préjugés », à mettre en balance à l’échelon national avec ceux du Tigre Clemenceau : « La France sera ce que les Français auront mérité. »
Philippe Rubempré
Julien Freund, Douze essais sur la décadence, Textes inédits établis, présentés et annotés par Gilles Banderier, Éditions du Verbe-Haut, 2026, 260 p.
Ab hinc… 410

« Si la démocratie commence comme un mécanisme de contrôle du pouvoir gouvernemental, elle se transforme rapidement et inexorablement en quelque chose de tout à fait différent : une culture du vol systématique. […]
Pire encore, comme les gens sont, en moyenne, pas très intelligents, l’échelle de déprédation à la disposition de la classe politique dépasse de loin le saccage dément qui est ouvert à l’examen public. Le pillage de l’avenir, par la dévaluation de la monnaie, l’accumulation de la dette, la destruction de la croissance et le retard techno-industriel, est particulièrement facile à dissimuler et donc très populaire. La démocratie est essentiellement tragique parce qu’elle fournit à la population une arme pour se détruire, une arme toujours saisie avec empressement et utilisée [je souligne]. Personne ne dit jamais « non » à la gratuité. Presque personne ne voit même qu’il n’y a pas de gratuité. La ruine culturelle totale est la conclusion nécessaire. » – Nick Land
Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle – Yoann Nabat
« Si, pour vous faire rendre les armes, les idoles des faussaires vous proposent un peu plus de sécurité en échange d’un peu moins de liberté, refusez poliment.
Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne. Petit manuel de combat pour temps de désarroi, Propos 247.
Si elles vous offrent un peu plus de commodité et de facilité en échange d’un peu moins de savoir et de connaissance, souriez aimablement.
Si elles vous proposent un peu plus de prospérité contre un peu moins d’esprit critique sur la prospérité, riez franchement. »

En quelque 200 pages serrées, pragmatiques, efficientes, Yoann Nabat, maître de conférence à l’université de Bordeaux-Montaigne, brosse dans un essai roboratif l’histoire de la surveillance et du fichage politique et policier, avant de proposer un état des lieux saisissant de l’existant en 2026 et d’ouvrir avec des propositions visant à concilier liberté et sûreté (qu’il distingue de la sécurité). Le résultat est aussi impressionnant qu’inquiétant, et pourtant, ne paraît pas surprenant…
Entre 2009 et aujourd’hui, la France est passée d’une cinquantaine de fichiers à plus de 100. Seuls 20 petits % de ces fichiers sont soumis au contrôle démocratique via la représentation nationale (Assemblée nationale et Sénat) ; le reste dépend d’ordonnances gouvernementales ou des administrations centrales (avec régularisation a posteriori). Et tout le monde, délinquant, criminel ou non, est potentiellement fiché : il suffit d’une fréquentation, d’une présence à une manifestation… Étonnant, non ?
Au nom de la sécurité, on nous enlèvera, petit à petit, tout doucement, effeuillage policier, nos libertés concrètes. Toutes les informations collectées à des fins pas toujours clairement définies sont censées être sécurisées, et leur accès restreint aux seules services et personnes dûment habilités. L’actualité de l’été 2026 et ses multiples vols de données sur les serveurs nationaux montrent sans conteste possible ce qu’il en est en réalité. De plus en plus, des opposants politiques subissent des persécutions judiciaires ou administratives (et des campagnes de dénigrement médiatiques) sans motif autre que leurs opinions politiques (procédures bâillon, suppression de comptes bancaires en toute illégalité, voire assignation à résidence et comptes bloqués sans décision de justice préalable, ni débat contradictoire, ni possibilité de recours… Jacques Baud, quoi que nous pensions de ses analyses sur le conflit russo-ukrainien est dans cette situation, par exemple. De deux choses l’une, soit il a commis des actes contraires à la législation, et donc procès, débat contradictoire et condamnation éventuelle ; soit ce n’est pas le cas, et nous sommes dans l’arbitraire le plus total1).
À l’aube de comices politiciens qui s’annoncent tragiquement en décalage avec le réel, la fuite en avant autoritaire de nos dirigeants d’extrême centre européistes – qui voient leur pouvoir (et les privilèges afférents) leur échapper en dépit de leurs mensonges réitérés et de leurs promesses (qui n’engagent que ceux qui les écoutent, comme nous l’a appris en son temps Charles Pasqua) non tenues – prend un tour de plus en plus inquiétant. La tragicomédie covidique en pilote de la saison, il est à craindre que toute opinion critique, aussi fondée et légitime soit-elle, soit marginalisée voire criminalisée, la raison en étant l’argument d’autorité (les z-élites savent, elles, contrairement à la France d’en bas, à ceux qui ne sont rien, aux squatteurs de ronds-points à gilet jaune et autre Français moyen) : « l’objectivité affichée [par la rhétorique politique] devient un argument pour marginaliser le débat démocratique car contester l’outil [les fichiers et logiciels afférents – ndr] reviendrait à rejeter la science ou la raison » (pp. 140-141). Ici, Yoann Nabat met le doigt sur le nœud du problème : la délégitimisation des divergents, des rebelles, des non-alignés, des sceptiques, bref, des opposants, au nom bien entendu de la liberté, de la démocratie et de la sécurité. Toute opinion iconoclaste ou estimée dangereuse, fondée ou non, sera taxée d’irresponsabilité, d’irrationalité, de déraison, de fausseté, de populiste, de facho (ce terme galvaudé ne signifiant aujourd’hui rien de plus que l’incapacité intellectuelle de ceux qui l’utilisent à débattre de manière argumentée et civilisée) ou je ne sais quoi encore… Bref, il s’agit de tuer le débat dans l’œuf ; or, sans débat, pas de démocratie.
L’essai de Yoann Nabat est salutaire en ce sens. Accessible, clair, sérieux, il est aussi didactique et pédagogique. Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. Si le fichage est évidemment – et personne ne le nie – un outil nécessaire à la sûreté et aux tâches inhérentes de basse police, son abus (ses abus) constitue un outil totalitaire d’une efficacité redoutable.
À bon entendeur…
Philippe Rubempré
Yoann Nabat, Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle, Éditions Divergences, 2026, 193 p.
1Divulgâchis à l’attention des censeurs : je ne suis pas pro-russe, ni complotiste ; je ne suis encarté nulle part et je n’ai pas l’intention de renverser un quelconque gouvernement demain. Bisous.
Lectures septembre
- Robinsonne La Naufragée – Éric Maltaite
- Survivre – Jean-François Deniau
- Giovanissima #2 – Giovanna Casotto
- Les Mémoires d’un chat – Hiro Arikawa
- Hot Moms – Rebecca
- Stay free – Patrice Jean
- Girl next door – Mapp
- Si Maman me voyait ! – San-Antonio
- La Rébellion est-elle passée à droite ? – Pablo Stefanoni
- Degenerate Housewives – Rebecca
- Les Périphériques – Jean-Philippe Blondel
- C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien
- Chambre 121 (L’intégrale) – Igor & Boccère










