Journal d'un caféïnomane insomniaque
vendredi juin 19th 2026

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Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

La Légende – Boualem Sansal

« Le conditionnement est toujours plus fort qu’on ne croit. La liberté est une endurance, un chemin de croix, où tant de courageux combattants sont tombés. »

B. Sansal, op. cit., p.118.

Arrêté sous un faux prétexte le 16 novembre 2024 à l’aéroport d’Alger, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, érigé bien malgré lui au rang de symbole, est libéré un an plus tard – ou plus exactement, expulsé d’Algérie vers l’Allemagne dans un « geste humanitaire » concédé par Tebboune, tyran local, au président allemand Frank-Walter Steinmeier, les relations avec la France et son sinistre des Affaires étrangères parfaitement étranger aux affaires étant au point mort.

La Légende – surnom donné à l’auteur par ses codétenus – est un texte hybride, à la fois récit de captivité et réflexion personnelle sur les événements, ce qui se traduit par un écrit au fil de l’eau où Sansal semble naviguer à vue tout en gardant ferme le cap sur son objectif. Nous retrouvons avec plaisir la plume de Boualem Sansal, bon styliste1, son érudition sans pédanterie, sa modestie et sa malice. Humour et autodérision ne s’éloignent jamais trop de ce texte poignant au sujet pourtant grave.

Car le récit de l’incarcération de l’auteur, de son procès – ou de son simulacre de procès –, de l’agitation autour de sa personne dont il ignore tout ou presque, n’est pas un sujet léger. Ce récit est révélateur de la réalité tyrannique de la « Nouvelle Algérie », autant que de la veulerie, voire de la lâcheté, de la France vis-à-vis du régime de Tebboune. Révélateur aussi de l’hypocrisie germanopratine, de ses trahisons, de ses coups de poignards dans le dos, de l’inféodation d’une partie non-négligeable de l’intelligentsia parisienne, de gauche surtout, à Alger et aux islamistes. Révélateur enfin du double discours permanent, des contradictions, des paradoxes insolvables (si ce n’est, comme l’histoire nous l’a montré à plusieurs reprises, dans une violence extrême) de ces acrobates gauchistes ou gauchisants unis dans le mensonge, prétendant agir aux nom de musulmans qui ne leur ont rien demandé en léchant les babouches de Tebboune et des intégristes religieux, tout en prétendant en même temps défendre les « droits » des personnes LGBTQI+, ce qui paraît pour le moins incompatible.

La Légende est pour Boualem Sansal l’occasion de faire le point2, de remercier et saluer qui de droit nommément, de dénoncer les trahisons et les lâchetés de certains qui se revendiquaient de ses « amis3 » et de poser des mots nets, précis, de qualifier sans faux-semblants ceux qui l’ont méprisé, insulté, voire qui ont cherché à lui nuire pendant sa détention. C’est un récit de justice et de vérité – non de vengeance, « encore que [Boualem Sansal indique] y [avoir] droit » dans son avertissement au lecteur. C’est « un livre de combat ».

C’est aussi une déclaration d’amour à son épouse Naziha, dédicataire du livre, et à ses filles Sabine et Nanny. C’est enfin un hommage d’amitié et de reconnaissance, une œuvre de gratitude adressée à ceux qui l’ont soutenu, par-delà les divergences d’opinions et de croyances, connus ou non, envers et contre tout.

La Légende est un livre profondément personnel, subjectif. Écrit en quarante jours dans l’urgence, le texte se déroule comme une pensée qu’on laisse vagabonder tout en étant structuré pour aboutir. C’est un témoignage à lire. Après tout, Boualem Sansal n’est-il pas le principal intéressé de « l’affaire Sansal » ? Normal qu’il ait son mot à dire (ou à écrire).

Concluons cette chronique en martelant toujours que le journaliste Christophe Gleizes est encore à ce jour retenu en otage à et par Alger, victime d’une condamnation dont l’injustice le dispute à l’iniquité. Nous n’oublions par Christophe Gleizes dont la libération immédiate et sine qua non devrait obséder ce qui reste de notre diplomatie.

Philippe Rubempré

Boualem Sansal, La Légende, Éditions Grasset, 2026, 246 p.

1Quoiqu’en dise une prétendue journaliste littéraire [de L’Immonde] du Monde, Sansal est un bon écrivain. On est tout à fait en droit de n’apprécier ni sa plume, ni ses propos, ni sa personne, mais cela n’interdit pas l’honnêteté intellectuelle. Dire que Sansal est un écrivain médiocre parce que ses propos ne plaisent pas (il serait, parait-il, d’essetrême droite… décidément, les mots n’ont plus de signification dans notre pauvre pays) est aussi stupide que de dénigrer l’écrivain Aragon en raison de son stalinisme non-repentant et assumé, ou de prétendre que Mahmoud Darwich ne serait pas un poète car il a soutenu la cause palestinienne toute sa vie…

2Je n’ai volontairement pas traité du psychodrame Grasset qui présente peu d’intérêt. Sansal rétablit sa vérité en quelques lignes bien suffisantes. Pour les polémiques et tutti quanti, la presse et le Net regorgent chaudement de potins, analyses et coups de gueules pour tous les goûts.

3« Celui qui n’est plus ton ami ne l’a jamais été. » – Aristote

Lectures mai

  1. Journées perdues – Frédéric Schiffter
  2. Le grimpeur et le grognard – Régis Debray, Sylvain Tesson
  3. La Fleur du Capital – Jean-Noël Orengo
  4. Courir – Jean Echenoz
  5. Firenze Rossa – David Didelot
  6. Le Livre des Nuits – Sylvie Germain
  7. Le Fond de la bouteille – Georges Simenon
  8. Kiki de Montparnasse – Catel & Bocquet
  9. Simenon jeune journaliste. Un « anarchiste » conformiste – Jacques-Charles Lemaire
  10. Et si je suis désespéré que vous-vous que j’y fasse – Günther Anders
  11. Nouveaux Cathares pour Montségur – Saint-Loup
  12. Nuit-d’Ambre – Sylvie Germain
  13. Martin Eden – Jack London
  14. Les Rêveries du toxicomane solitaire – Anonyme
  15. « On ne peut plus rien dire… » Liberté d’expression : le grand détournement – Thomas Hochmann

À la santé des Mohicans – Louis Cabaret

Dans un court roman poignant, usiné autour de Helda, tenancière d’un bistro ouvrier, de son compagnon syndicaliste Jean-Jo puis de leur fille Louison, Louis Cabaret trinque À la santé des Mohicans, ces ouvriers à l’ancienne, en voie de disparition. Il leur adresse un hommage mérité – non sans réveiller des souvenirs de lecture d’Orwell, Michéa ou Florence Aubenas, dans des époques et genres différents.

Selon son éditrice, Louis Cabaret a côtoyé « la queue de comète du syndicalisme sarthois », et cela se vérifie dans cette histoire criante de véracité. Rien de caricatural dans la trajectoire de cette famille ouvrière, frappée par les luttes, l’alcool, la vie, digne dans l’épreuve, joyeuse, solidaire, espérance ascendante dans les ténèbres tombantes.

Nous sommes invité chez Helda, dans son café, au milieu des clients, de la famille. Nous sommes partie prenante des conversations, nous connaissons les gens, travaillons dans la même usine, gérons les conséquences de décisions cyniques prises sans nous consulter au nom de notre bien… nous luttons, nous engueulons, nous réconcilions, trinquons, rigolons. Le monde chavire comme la vie quand le crabe pointe ses pinces mortifères, bouleverse Helda, Jean-Jo, Louison ; les autres et nous, empathiques, soutenons la famille face au destin, à découvrir en lisant À la santé des Mohicans.

Ce sobre et bel hommage à une classe ouvrière modeste et digne, trop souvent moquée ou méprisée, m’a rappelé des histoires d’ardoisières narrées par ma grand-mère ; j’y ai entrevu le temps d’un roman d’éphémères collègues des abattoirs ou des quais de chargement avec lesquels j’ai traîné mes guêtres autrefois pour financer mes études. Le tout est signé d’une plume élégante, vivante, juste, sans leçons de moraline. Une très belle découverte.

Philippe Rubempré

Louis Cabaret, À la santé des Mohicans, Éditions Liana Levi, 2026, 160 p.

Lectures avril

  1. La Politique et la langue – George Orwell
  2. CoquinNet #1 Drônes de filles – Frans Mensink
  3. Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui – Johann Chapoutot
  4. Résister – Salomé Saqué
  5. Hessa #12 Un Repas au cyanure – Nevio Zeccara
  6. CoquinNet #2 Lucinage sur la toile – Frans Mensink
  7. Le Hussard chez les skins – Paul-Louis Beaujour
  8. Le Rêve inachevé de Jack Kerouac – Pierre Adrian, photographies de Yann Stofer
  9. Hessa #13 Torture sans fin – Nevio Zeccara
  10. Hessa #14 Sexe et diamants – Nevio Zeccara
  11. De l’esclavage moderne – Félicité Robert de Lamennais
  12. Les Contes du whisky – Jean Ray
  13. Mémoires d’un libraire pornographe – Armand Coppens
  14. La Chambre de Verre – Axel
  15. La Tentation – Axel
  16. Le Prix de l’amour – Axel
  17. L’Éternité à deux – Axel
  18. Une Femme fidèle – Axel
  19. Villa Vortex – Maurice G. Dantec
  20. Le Gorille vous salue bien – Antoine Dominique
  21. Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible – Nassim Nicholas Taleb
  22. Le Secret – Francis Ryck

Coup de grâce – Laura Desprein

Elle préfère l’amour en mots, c’est une histoire de tempo ; Lui incarne par trop l’amour en maux, ce qui ternit le tableau. Elle et Lui, sur scène. Un amour fou et impossible. Combien de départs, combien de retours, combien de chances concédés à cette idylle amoureuse ? Elle et Lui se racontent et se parlent, leurs souvenirs s’entrechoquent, bulles s’élevant dans leurs flûtes de champagne.


Voilà ce Coup de grâce, dernière pièce composée par Laura Desprein, empreinte de gravité légère, à la fois éthérée et intense, à l’image de Leur amour inconciliable. Un vertige à deux où tout semble possible et rien ne paraît probable… Elle et Lui sauront-ils s’apprivoiser ?


Une fois encore, avec Coup de grâce, Laura Desprein transcende les mots pour saisir ces amours cornéliennes, à la manière impressionniste, cueillant la lumière, captant les ombres, irradiant le lecteur – et, nous le lui souhaitons vivement, le public.

Philippe Rubempré

Laura Desprein, Coup de grâce, Éditions L’Harmattan, coll. En Scène, avril 2026, 80 p.

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