Journal d'un caféïnomane insomniaque
dimanche octobre 4th 2026

Insider

Archives

Introït

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

E.M. Cioran, Ébauches de vertige, 1979.

 

Ab hinc… 410

« Si la démocratie commence comme un mécanisme de contrôle du pouvoir gouvernemental, elle se transforme rapidement et inexorablement en quelque chose de tout à fait différent : une culture du vol systématique. […]

Pire encore, comme les gens sont, en moyenne, pas très intelligents, l’échelle de déprédation à la disposition de la classe politique dépasse de loin le saccage dément qui est ouvert à l’examen public. Le pillage de l’avenir, par la dévaluation de la monnaie, l’accumulation de la dette, la destruction de la croissance et le retard techno-industriel, est particulièrement facile à dissimuler et donc très populaire. La démocratie est essentiellement tragique parce qu’elle fournit à la population une arme pour se détruire, une arme toujours saisie avec empressement et utilisée [je souligne]. Personne ne dit jamais « non » à la gratuité. Presque personne ne voit même qu’il n’y a pas de gratuité. La ruine culturelle totale est la conclusion nécessaire. » – Nick Land

Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle – Yoann Nabat

« Si, pour vous faire rendre les armes, les idoles des faussaires vous proposent un peu plus de sécurité en échange d’un peu moins de liberté, refusez poliment.
Si elles vous offrent un peu plus de commodité et de facilité en échange d’un peu moins de savoir et de connaissance, souriez aimablement.
Si elles vous proposent un peu plus de prospérité contre un peu moins d’esprit critique sur la prospérité, riez franchement. »

Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne. Petit manuel de combat pour temps de désarroi, Propos 247.

En quelque 200 pages serrées, pragmatiques, efficientes, Yoann Nabat, maître de conférence à l’université de Bordeaux-Montaigne, brosse dans un essai roboratif l’histoire de la surveillance et du fichage politique et policier, avant de proposer un état des lieux saisissant de l’existant en 2026 et d’ouvrir avec des propositions visant à concilier liberté et sûreté (qu’il distingue de la sécurité). Le résultat est aussi impressionnant qu’inquiétant, et pourtant, ne paraît pas surprenant…

Entre 2009 et aujourd’hui, la France est passée d’une cinquantaine de fichiers à plus de 100. Seuls 20 petits % de ces fichiers sont soumis au contrôle démocratique via la représentation nationale (Assemblée nationale et Sénat) ; le reste dépend d’ordonnances gouvernementales ou des administrations centrales (avec régularisation a posteriori). Et tout le monde, délinquant, criminel ou non, est potentiellement fiché : il suffit d’une fréquentation, d’une présence à une manifestation… Étonnant, non ?

Au nom de la sécurité, on nous enlèvera, petit à petit, tout doucement, effeuillage policier, nos libertés concrètes. Toutes les informations collectées à des fins pas toujours clairement définies sont censées être sécurisées, et leur accès restreint aux seules services et personnes dûment habilités. L’actualité de l’été 2026 et ses multiples vols de données sur les serveurs nationaux montrent sans conteste possible ce qu’il en est en réalité. De plus en plus, des opposants politiques subissent des persécutions judiciaires ou administratives (et des campagnes de dénigrement médiatiques) sans motif autre que leurs opinions politiques (procédures bâillon, suppression de comptes bancaires en toute illégalité, voire assignation à résidence et comptes bloqués sans décision de justice préalable, ni débat contradictoire, ni possibilité de recours… Jacques Baud, quoi que nous pensions de ses analyses sur le conflit russo-ukrainien est dans cette situation, par exemple. De deux choses l’une, soit il a commis des actes contraires à la législation, et donc procès, débat contradictoire et condamnation éventuelle ; soit ce n’est pas le cas, et nous sommes dans l’arbitraire le plus total1).

À l’aube de comices politiciens qui s’annoncent tragiquement en décalage avec le réel, la fuite en avant autoritaire de nos dirigeants d’extrême centre européistes – qui voient leur pouvoir (et les privilèges afférents) leur échapper en dépit de leurs mensonges réitérés et de leurs promesses (qui n’engagent que ceux qui les écoutent, comme nous l’a appris en son temps Charles Pasqua) non tenues – prend un tour de plus en plus inquiétant. La tragicomédie covidique en pilote de la saison, il est à craindre que toute opinion critique, aussi fondée et légitime soit-elle, soit marginalisée voire criminalisée, la raison en étant l’argument d’autorité (les z-élites savent, elles, contrairement à la France d’en bas, à ceux qui ne sont rien, aux squatteurs de ronds-points à gilet jaune et autre Français moyen) : « l’objectivité affichée [par la rhétorique politique] devient un argument pour marginaliser le débat démocratique car contester l’outil [les fichiers et logiciels afférents – ndr] reviendrait à rejeter la science ou la raison » (pp. 140-141). Ici, Yoann Nabat met le doigt sur le nœud du problème : la délégitimisation des divergents, des rebelles, des non-alignés, des sceptiques, bref, des opposants, au nom bien entendu de la liberté, de la démocratie et de la sécurité. Toute opinion iconoclaste ou estimée dangereuse, fondée ou non, sera taxée d’irresponsabilité, d’irrationalité, de déraison, de fausseté, de populiste, de facho (ce terme galvaudé ne signifiant aujourd’hui rien de plus que l’incapacité intellectuelle de ceux qui l’utilisent à débattre de manière argumentée et civilisée) ou je ne sais quoi encore… Bref, il s’agit de tuer le débat dans l’œuf ; or, sans débat, pas de démocratie.

L’essai de Yoann Nabat est salutaire en ce sens. Accessible, clair, sérieux, il est aussi didactique et pédagogique. Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. Si le fichage est évidemment – et personne ne le nie – un outil nécessaire à la sûreté et aux tâches inhérentes de basse police, son abus (ses abus) constitue un outil totalitaire d’une efficacité redoutable.

À bon entendeur…

Philippe Rubempré

Yoann Nabat, Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle, Éditions Divergences, 2026, 193 p.

1Divulgâchis à l’attention des censeurs : je ne suis pas pro-russe, ni complotiste ; je ne suis encarté nulle part et je n’ai pas l’intention de renverser un quelconque gouvernement demain. Bisous.

Lectures septembre

  1. Robinsonne La Naufragée – Éric Maltaite
  2. Survivre – Jean-François Deniau
  3. Giovanissima #2 – Giovanna Casotto
  4. Les Mémoires d’un chat – Hiro Arikawa
  5. Hot Moms – Rebecca
  6. Stay free – Patrice Jean
  7. Girl next door – Mapp
  8. Si Maman me voyait ! – San-Antonio
  9. La Rébellion est-elle passée à droite ? – Pablo Stefanoni
  10. Degenerate Housewives – Rebecca
  11. Les Périphériques – Jean-Philippe Blondel
  12. C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien
  13. Chambre 121 (L’intégrale) – Igor & Boccère

Sanctuaires – Abel Quentin

L’intelligence artificielle (IA), et particulièrement l’IA générative (IAG), envahit de plus en plus notre quotidien. Envahit car il s’agit bien d’une invasion : nous n’avons rien demandé ; nous subissons une véritable submersion. D’ores et déjà, les plus paresseux, les plus roublards, les plus hypocrites renforcent la cohorte des bénis oui-oui du progressisme technolâtre bêlant hurlant au génie. Ils sont aux anges les petits chéris à l’intelligence grand-remplacée par la machine, sacrifiant leur (peu de) dignité naturelle aux géants de la tech qui ne voient en eux que vaches à lait et moutons à tondre. Il devient inutile à ce stade de préciser que je suis pour le moins technosceptique, considérant avec Sylvain Tesson que « la technique procure ce qu’il faut [et que] la technologie procure ce dont on ignore avoir besoin. » L’IAG ou non appartient d’évidence à la seconde catégorie – ou j’ai rêvé une bonne quarantaine d’années de ma vie…

Comment réagir face à cette agression quand nous sommes attachés à l’humain et aux vraies relations, à la création, à l’art, à la littérature… Voilà le sujet du pamphlet d’Abel Quentin, Sanctuaires, un bijou d’érudition et d’ironie qui, loin de se contenter du sarcasme facile et de la leçon de maintien à peu de frais, s’échine avec la mauvaise foi – assumée – du pamphlétaire à démonter les discours dithyrambiques quant aux IA, et notamment celles dites génératives.

Dans un essai en six points, jouant avec l’archétype technolâtre Michel Super, né pour la circonstance, Abel Quentin explore sans tabou les tenants et les aboutissants des IAG, sans voile pudique, épluchant, décortiquant, analysant les discours de leurs producteurs et défenseurs, évaluant et projetant les dégâts, les conséquences catastrophiques, voire cataclysmiques, de la morbide révolution en cours sur la création artistique, l’école, la littérature, et, absolument (au sens fort) plus inquiétant, sur l’être humain, son cerveau, le développement des enfants et adolescents. Ici, nous plongeons dans le cynisme le plus décomplexé et sans vergogne des promoteurs des IAG, qui – bien informés, et pour cause – sont les premiers à s’en prémunir et à protéger leurs enfants (en les envoyant dans des écoles sans téléphone ni ordinateur, par exemple).

Abel Quentin alerte et nous invite à réagir avant qu’il ne soit trop tard (s’il n’est pas déjà trop tard…). Dans une dernière partie intitulée « Des barrages contre le Pacifique » (en référence explicite au seul et unique bon roman de Marguerite Duras), l’auteur se fait force de propositions et ouvre des perspectives concrètes et pragmatiques pour résister efficacement à l’invasion des IAG. Et de citer, entre autres, les actions d’associations comme la Quadrature du Net ou les réflexions et conférences d’un philosophe majeur comme Éric Sadin, en pointe sur ces questions.

Quentin ne se résume donc pas à un râleur réac et rétrograde, comme les Michel Super de la technolâtrie lobotomisée peuvent le penser. Outre le fait qu’il est (bon) romancier – Le Voyant d’Étampes et Cabane, ses deuxième et troisième romans, appartiennent à ce que la littérature française contemporaine produit de plus pertinent tant sur le plan littéraire que sur le fond des choses –, l’auteur se montre à l’écoute du monde et lucide quant à la domestication technologique de l’homme, à la suite du Bernanos de La France contre les robots, de Jacques Ellul, Hans Jonas et quelques autres. Laissons-lui le mot de la fin :

« […] la croissance de l’intelligence artificielle générative est fondée sur la boulimie en énergie et en ressources. Le modèle qui veut la répandre partout est condamné par les contraintes du monde physique, qui déjà se rappellent à notre bon souvenir. Bâti sur la performance et le court terme, il est celui du XXe siècle, de la « grande accélération ». Le modèle ancien ne connaît qu’un seul rythme : la marche forcée, et un seul langage : la foi béate. Il ne tolère aucune diversité et condamne aux marges l’individu ou la communauté qui se tient à l’écart du festin [je souligne]. […] À terme, il fragilisera les sociétés qui s’y conforment aveuglément. »

Abel Quentin, op. cit., pp. 15-16.

Philippe Rubempré

Abel Quentin, Sanctuaires. Résister à l’invasion de l’IA générative, Éditions de l’Observatoire, 2026, 360 p.

Ab hinc… 409 – À propos d’IA

« Je crains qu’il y ait peu d’espoir… À mon avis, le peu qu’il en reste réside dans des communautés isolées, où les gens lisent encore des livres, et se parlent encore. Ça me fait penser aux monastères du Moyen-Âge, qui ont maintenu allumée la lumière du savoir pendant de brèves périodes, avant qu’elle ne soit enfin allumée à la Renaissance, et ainsi de suite. » – Lance Strate, in Intelligence artificielle, tsunami sur le Web, Arte, 2025.

 Page 1 of 205  1  2  3  4  5 » ...  Last »